Saba Innab

(Palestine & Jordanie, 1980)

Les travaux de l’architecte et artiste palestino-jordanienne Saba Innab interrogent la genèse et les terribles conséquences de la déterritorialisation des Palestiniens contraints à vivre dans des camps de réfugiés. L’origine historique du refuge et de l’exil, c’est-à-dire le moment où les Palestiniens ont été déracinés de leur terre, a précisément coïncidé avec l’émergence de la modernité au Moyen-Orient, une modernité spécifiquement occidentale qui, avec son concept d’État-nation, s’est autoritairement imposée dans cette partie du monde. Le projet de Saba Innab met alors en jeu une série d’oppositions dialectiques : construire sur une terre qui n’est pas la sienne ; passer d’un lieu d’exil, théoriquement provisoire, à un campement pérenne où l’on naît et où l’on meurt, littéralement hors-sol. Saba Innab, dans une série de sept maquettes, déconstruit et exacerbe l’efficacité avec laquelle l’architecture moderne déracine les populations en les privant définitivement de leur « maison poétique ». Réalisées dans des matériaux nobles et résistants, contraires à ceux utilisés pour les camps, elles affichent un modernisme effrayant, opposant le mur qui sépare au trou qui enterre, multipliant les grilles, les ombres et les silhouettes dont la monumentalité exclut définitivement ces hommes sans terre.

Demain la poésie (ne) logera (pas) la vie*

La genèse de la modernité au sein du monde arabe, que ce soit dans sa dimension logique ou esthétique, s’est faite entièrement indépendamment des conditions historiques et socio-économiques à l’origine du projet de l’avant-garde. Alors que l’ère de la modernité a signifié l’émergence de la notion d’« État-nation », elle a également été pour cette région synonyme de refuge et d’exil, si bien que l’on peut y voir l’inscription d’un effet colonial dans l’espace.
Ce projet revisite le rapport que la construction et la terre entretiennent au temps, du refuge et de l’exil palestiniens, un temporaire qui progressivement se transforma – ou se déforma – en quelque chose de permanent.
Comprendre l’habitat temporaire s’avère d’autant plus compliqué lorsqu’il est juxtaposé aux processus de modernisation et de modernité à l’œuvre dans la région, et en particulier quand rien ne vient le couper du discours général de la modernité. Les différents modes d’habitat temporaire sont remémorés et reconnus en tant qu’archétypes et savoir-faire qui s’étendent sur un plan géographique et territorial. Ces archétypes sont ainsi recréés et matérialisés, devenant un monde topographique qui prend la forme d’un site archéologique, ou une archive inscrite dans l’architecture du quotidien.

* Constant donna en 1956, dans le cadre d’un congrès d’artistes d’avant-garde organisé à Alba, en Italie, une conférence intitulée « Demain la poésie logera la vie », marquant les débuts de son projet baptisé New Babylon.

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